La Croix Manquante pour la Pureté


 

Le Guide Spirituel de Molinos est un ouvrage exceptionnel sur la valeur du silence devant le Seigneur. Un Prêtre Romain purifié cela est presqu'un oxymore; mais rappelez-vous que Molinos vivait en Espagne et en Italie, où il aurait été tué sur le champ s'il aurait parlé contre l'église Romaine. Ainsi il est resté dans le but de la réformer. Il est un témoignage du fait que l'Église de Christ se compose de ceux qui, véritablement "naissent de nouveau et qui ne pèche plus ,"  et l'on trouve peu de ces individus dans les ages passés, chez les Protestants comme chez les Catholiques. Voici un Prêtre Espagnol, qui a presque révolutionné la foi Romaine ; avec plusieurs milliers de fidèles appréciant le chemin de la paix et la communion avec le Seigneur. Des milliers de nonnes, des vingtaines d'Évêques, plusieurs Cardinaux, et même le Pape a pratiqué cette prière silencieuse dans la joie d'une vraie communion avec l'Enseignant, retirant des avantages de ses changements par grâce, et ressentant bourgonner en eux-memes une vie de paix, telle la vie de Christ Lui-même. Malheureusement, comme les Jésuites voyaient leur influence s'affaiblir, ils envièrent la vaste influence de Molinos à l'intérieur de l'église Romaine ; ainsi, à l'aide des mécanismes de l'Inquisition qui étaient bien rodés, ils l'examinèrent à répétition alors qu'il était emprisonné, ayant finalement pour résultat, des accusations pour ses convictions confessées , (dont ses milliers de connaissance renièrent comme ayant forgé). Il fut condamné à l'emprisonnement à vie pour hérésies, mais il mourut peu après, suite aux tortures répétés des Jésuites, (selon Le Livre des Martyrs de Fox). Cette histoire est détaillée ci-dessous dans le Post-scriptum, ainsi que dans un Extrait du Livre des Martyrs de Fox(aucune relation avec George Fox).

J'ai remarqué au delà de toute croyance que l'organisation Catholique Romaine d'aujourd'hui continu de supporter et de défendre activement la conclusion et le verdict de l'Inquisition concernant l'hérésie de Molinos, alors que l'Inquisition est vue dans le monde en générale comme le plus grand corps d'injustice et de cruauté jamais réunis dans l'histoire du Christianisme. Ceci est la même secte qui, au Moyen Âge tua neuf millions d'âme, accusées de sorcellerie.

 

LE GUIDE SPIRITUEL

 

Qui conduit l'âme vers la Paix Intérieure.

par

Miguel de Molinos

La Deuxième Partie

Ce Livre consiste en deux parties: la Première et la Seconde.
La Première partie constitue actuellement le Premier Livre.
La Seconde Partie constitue ici le Troisième Livre.
Le Deuxième Livre qui n'est pas publié sur ce site, se concentre sur le recours des Pères Spirituels,
sujet nécessaire pour ceux de confession Romaine du 17ieme Siècle, mais qui est sans pertinence de nos jours.

 

Martyrs spirituels avec lesquels Dieu purge les âmes, contemplation infuse et passive, résignation parfaite, humilité intérieure, vraie sagesse', véritable anéantissement et paix intérieure

 

Note : Pour la facilité de l'arrangement,
les mots contemplation et la méditation ont été substitutés dans tout ce livre.
La texte originale avait les mots renversés.

Chapitre premier

Les différences qu'il y a entre l' homme intérieur et l' homme extérieur.

 

Il y a deux genres de personnes spirituelles : les unes sont intérieures, les autres extérieures. Celles-ci cherchent Dieu à partir du dehors, par le raisonnement, l'imagination, et la réflexion. Afin d'acquérir les vertus, elles pratiquent non sans grand effort, l'abstinences, la mutilation du corps ainsi que la mortification des sens. Se livrant ainsi à une pénitence rigoureuse, portant le cilice, châtiant leur chair avec discipline, observant le silence et portant en elles la présence de Dieu, présence qu’elles forment dans leur pensée ou leur imagination, que ce soit sous les traits d'un pasteur, ou d'un médecin, ou bien d'un père et seigneur aimant. Elles se délectent à parler sans relâche de Dieu, en accomplissant souventefois des actes d'amour fervent. Et tous ceci est art et contemplation. Par cette voie, elles désirent la grandeur, et, à travers des mortifications volontaires et extérieures, elles vont à la recherche d'affections sensibles et de sentiments de ferveur, croyant que Dieu ne réside qu'en elles. Tel est la voie extérieur, celle des débutants. Et bien que cette voie soit bonne, ce n'est pas par elle que l'on parvient à la perfection, ou que l'on avancera d'un pas vers elle, comme le montre l'expérience démontré par plusieurs. Après cinquante ans de cet exercice extérieur, celles-ci se trouvent vides de Dieu et imbues d'elles-mêmes, et n'ont de spirituel que le nom.

(Note: Molinos a employé le mot méditation lorsque l'on réfléchi à des sujets divins, de nos jours le terme “Contemplation” serait plus approprié, ainsi un changement de termes a été fait afin de faciliter la compréhension actuelle de la “ méditation” étant la recherche du silence. Son utilisation du mot méditation était dans le contexte de réfléchir sur le sujet des choses divines, plutot que de rechercher le silence de l'esprit. Curieusement ce genre de méditation est toujours en vogue au sein du Christianisme moderne : i.e., méditer (penser) sur un certain passage de l'écriture, soi-disant afin de déterminer sa signification correcte. Donc les termes qui se trouvent dans ce document ont été édités afin d'être compatible avec l'usage  courant ; méditation est employé pour la prière silencieuse, et contemplation est employé pour le discours de la pensée. Mais attention, une autre version se trouve sur le web, emploie les termes inchangés. Quelque soit les termes employés, il est évident que Molinos est un avocat du silence dans la prière, afin de centrer son esprit sur Dieu ; ou comme George Fox de même que site recommande, de penser au nom de Jesus-Christ, et en retournant à la même pensée quand votre esprit se met à errer. Fox mentionne que dès que vous prenez conscience que Christ est en vous, vous devriez alors fixer votre ponsée sur Christ en vous , au lieu de ne penser qu'à son nom.)

II y a les autres spirituels, vrais, qui ont débutés en suivant les principes du chemin intérieur, de celui qui conduit à la perfection et à l'union avec Dieu, chemin auquel le Seigneur, dans sa miséricorde infinie, les a appelés, alors qu'ils empruntaient le chemin extérieur là où ils s'étaient d'abord exercés. Ceux-là, recueillis en l'intérieur de leur âme, pratiquant un véritable abandon entre les mains de Dieu, un oubli et un dépouillement total, y compris de soi, ont toujours leur esprit porté en la présence du Seigneur, par le moyen de la foi pure, sans image, sans forme ni figure, mais avec une grande sécurité basée sur la tranquillité et la paix intérieur. Et, dans son recueillement infus, l'esprit se manifeste avec une telle force qu'il engendre un recueillement intérieur de l'âme, du cœur, du corps et de toutes les forces corporelles.

Ces âmes-là [les méditatifs intérieurs]comme elles sont déjà passées par la mortification intérieure et que Dieu les a purgées par le feu de la tribulation, avec d'infinis et d'horribles tourments, qu'elles ont été ordonnées de Sa main à Sa manière, elles sont maîtresses d'elles-mêmes car elles sont dominées et ont renoncé à elles-mêmes ; aussi vivent-elles en sérénité et dans la paix intérieure. Et, bien qu'en de nombreuses occasions elles éprouvent résistance et tentations, elles sont tout de même victorieuses. Parce que ce sont des âmes déjà éprouvées et remplies de la force Divine, les mouvements des passions ne peuvent pas durer longtemps sur eux. Et les tentations véhémentes ou les mauvaises suggestions de l'ennemi s'allongeraient, qu'elles en triompheraient tout de même avec un bénéfice infini, parce que c'est Dieu qui combat à l'intérieur d'elles.

Ces âmes [les méditatifs intérieurs]qui se sont procuré une grande lumière et une véritable connaissance du Christ Notre-Seigneur, aussi bien de sa divinité que de son humanité. Elles cultivent cette connaissance infuse avec calme et silence au sein de leur retraite intérieure, dans la partie supérieure de leur âme, leur esprit étant libéré des images et représentations extérieures, et leur amour purifié et détaché de toute créature. Elles s'élèvent, même de leurs actions extérieures, à l'amour de l'humanité du Christ et de sa divinité. Plus grande est leur connaissance, plus elles aiment. Plus elles jouissent, plus elles s'oublient; et en toute chose elles font l'expérience d'aimer leur Dieu avec tout leur cœur et leur esprit.

Ces âmes [les méditatifs intérieurs] heureuses et de grande élévation ne se réjouissent de rien au monde, si ce n'est qu'on les méprise, qu'elles se voient seules et que le monde les abandonne et les oublie. Elles vivent tellement détachées que, bien qu'elles reçoivent continuellement beaucoup de grâces surnaturelles, elles ne changent pas et ne sont pas plus portées vers ces grâces que si elles ne les avaient pas reçues. Gardant toujours, dans l'intimité de leur cœur, une grande humilité et un grand mépris pour elles-mêmes, puisqu'elles sont toujours plongées dans l'abîme de leur indignité et de leur infamie. De la même manière, elles restent calmes, sereines et constantes, aussi bien dans les victoires et les faveurs extraordinaires que dans les tourments les plus rigoureux et les plus cruels. Il n'est de nouvelle qui les réjouisse, ni d’évènements qui les attriste. Elles ne s'émeuvent pas des tribulations, ni ne tirent vanité du commerce intérieur et continuel avec Dieu, car elles sont toujours pleines de la sainte crainte filiale, dans une paix, une confiance et une sérénité merveilleuses.

 

Chapitre II

La Suite du même sujet

 

Dans le chemin extérieur, les âmes, afin de devenir vertueuses, s'appliquent continuellement à des actes de toutes les vertus prises les unes après les autres (le dessein étant de se purger des imperfections avec des moyens appropriés à leur ruine), Elles essaient de briser leurs attachements aveugles avec des activités différents et même opposés ;  mais elles ont beau s'y épuiser, elles ne parviennent à aucun résultat, parce que nous ne pouvons, par nous-mêmes, rien faire qui ne soit imperfection et misère.

Mais, dans la voie intérieur et le recueillement amoureux dans la présence Divine, comme c'est le Seigneur qui est à l'œuvre, la vertu s'établit, les attachements sont rompus, les imperfections détruites, les passions éradiquées, et l'âme se trouve libre et détachée, quand les occasions divines se présentent, sans avoir jamais pensé au bienfait que le Seigneur, dans son infinie miséricorde a préparé pour elles.

Vous devez savoir que ces âmes bien qu'elles se perfectionnent , alors qu'elles reçoivent la véritable Lumière de Dieu, ont par cette Lumière une connaissance profonde de leurs misères, faiblesses et imperfections. Elles savent combien elles sont éloignées de la perfection vers laquelle elles cheminent. Elles se répugnent et se réprouvent elles-mêmes, et elles s'exercent à la crainte amoureuse de Dieu et au mépris de soi, mais avec une véritable espérance en Dieu et méfiance à leur propre égard. Plus elles s'humilient avec un vrai mépris et une vraie connaissance de soi, plus elles plaisent à Dieu et parviennent à demeurer en sa présence avec respect et profonde adoration. Toutes les bonnes œuvres qu'elles font et ce qu'elles souffrent continuellement, tant à l'intérieur d'elles-mêmes qu'à l'extérieur, elles le tiennent pour rien devant cette divine présence.

Elles s'appliquent continuellement à pénétrer en Dieu à l'intérieur d'elles-mêmes, dans la quiétude du silence, parce que là se trouvent leur centre, leur demeure et leurs délices. Elles ont plus d'estime pour cette retraite intérieure que pour un discours sur Dieu. Elles se retirent dans ce centre intérieur et secret de leur âme, pour connaître Dieu et recevoir son influence divin avec crainte et révérence amoureuse. Si elles vont à l'extérieur, elles y vont seulement pour se connaître et se mépriser soi-même.

Mais tu sauras que peu nombreuses sont les âmes qui arrivent à cet heureuse condition, car il en est peu qui veulent embrasser le mépris et souffrir pour se raffiner et se purifier.Pour cette raison, qu'elles sont nombreuses celles qui s'engagent dans ce chemin, mais choses rares celles qui vont de l'avant et qui n'en restent pas collées aux commencements. Le Seigneur a dit à une âme : «Ce chemin intérieur est emprunté par un petit nombre, c'est une grâce si grande que personne n'en est digne , très peu y marche, car il n'est pas autre chose qu'une mort pour les sens; et il n'en est guère qui veulent ainsi mourir et être anéantis, disposition sur laquelle est fondé ce don souverain. »

Ainsi donc tu seras détourné de l'erreur. Tu connaîtras parfaitement la grande différence qu'il y a entre la voie extérieur et celle de l'intérieur et sauras combien la présence de Dieu issue de la contemplation est différente de celle qui est infuse et surnaturelle qui est issue du recueillement intérieur infus et de la méditation passive. Et finalement tu connaitra la grande différence qu'il y a entre l'homme extérieur et l'homme intérieur.

 

Chapitre III

 

On n'arrive pas à la paix intérieure par les douceurs sensibles ni par les consolations spirituelles, mais par le renoncement à son amour-propre

Aux dires de Saint Bernard, servir Dieu n'est rien d'autre que de faire le bien et de supporter le mal. Qui veut arriver à la perfection par la douceur et la consolation vit dans l'illusion. Tu ne doit pas attendre de Dieu d'autre consolation que de Lui donner ta vie, mû par l'obéissance vraie et la soumission. Le chemin du Christ ne fut pas celui de douceur et de tendresse , et tel n'est pas celui auquel il nous a conviés quand il a dit: « Celui qui veut venir après moi, qu'il renonce à lui-même, qu'il prenne sa croix et qu'il me suive» (Mt 24, 26). Si une âme veut s'unir avec le Christ, il lui convient de se modeler sur lui, en le suivant dans sa souffrance.

Vous commencerez à jouir de la douceur de l'amour divin dans la prière, mais l'ennemi, avec ses jongleries mensongères, vous inspirera des désirs de désert et de solitude, afin que vous puissiez, sans être gêné par personne, tendre vos voiles à la prière continue et savoureuse. Ouvrez les yeux et considèrez que ce conseil et ce désir ne se conforment pas au vrai conseil du Christ Notre Seigneur, lequel ne nous a pas invités à rechercher l'agrément et la consolation de notre volonté propre, mais le renoncement à soi, quand il a dit: « Qu'il renonce à lui-même », comme s'il avait dit: « Celui qui veut me suivre et atteindre la perfection, qu'il aliène son propre jugement, et, abandonnant toutes choses, qu'il se plie en toutes choses au joug de l'obéissance et de la sujétion, par le renoncement à soi-même, ce qui est la croix la plus véritable. »

Il y a beaucoups d'âmes vouées à Dieu, qui reçoivent de Sa main de grande pensées, des visions et des élévations mentales. Et que malgré tout cela, le Seigneur ne leur aura pas donné la grâce de faire des miracles, de pénétrer les secrets cachés et de prédire les événements futurs, comme Il communique ces choses à d'autres âmes qui sont passées avec constance par la tribulation, la tentation et la véritable croix, dans un état assujettie de parfaite humilité et de confiance.

Oh! Quel grand bonheur pour une âme d'être soumis et assujetti! Quelle grande richesse que d'être pauvre! Quel puissant honneur que d'être méprisé! Quelle élévation que d'être abaissé! Quelle consolation que d'être affligé! Qu'il est profitable au savoir que d'être tenu pour ignorant! Et finalement quelle bonheur incomparable que d'être crucifié avec le Christ! C'est dans ce bonheur que se glorifiait l'apôtre: «Glorifions-nous, par la Croix de Notre Seigneur Jésus-Christ» (Ga 6, 14). Que les autres se glorifient dans leurs richesses, leurs dignités, leurs délices et leurs honneurs! Pour nous, il n'est point d'autre honneur que d'être reniés, méprisés et crucifiés avec Christ.

Mais, quelle douleur! à peine y a-t-il une âme qui méprise les plaisirs spirituelles et qui veuille renoncer à lui-même pour Christ, embrassant sa croix avec amour. «Il y a beaucoup d'appelés mais peu d'élus. » (Mt 22), dit l'Esprit-Saint. Nombreux sont ceux qui sont appelés à la perfection, mais peu sont ceux qui y parvienne, parce que rares sont ceux qui embrassent la croix avec patience, constance, paix et résignation.

Renoncer à soi-même en toute chose, se soumettre au jugement d'un autre, mortifier continuellement toutes les passions intérieures, s'anéantir soi-même en tout et pour tout, suivre toujours ce qui est contraire à sa volonté propre, à son jugement et à ses appétits personnels : tout cela est le fait d'un petit nombre. Beaucoup l'enseignent, mais peu le pratiquent.

Beaucoup d'âmes ont emprunté et empruntent chaque jour ce chemin ; et elles y persévèrent tant qu'elles goûtent la douceur savoureuse du miel de la première ferveur. Mais à peine cette suavité et cette douceur se perdent-elles sous l'effet de la tempête née de la tribulation, de la tentation et de la sécheresse (autant de choses nécessaires utiles à l'homme pour gravir la haute montagne de la perfection), qu'elles déclinent et rebroussent chemin. C'est le signe manifeste qu'elles se cherchaient elles-mêmes au lieu de chercher Dieu et la perfection.

Il est des âmes qui ont reçu la lumière, ont été appelées à la paix intérieure, et qui par manque de constance dans la sécheresse, la tribulation et la tentation, ont rebroussé chemin. Plaise à Dieu qu'elles ne soient pas jetées dans les ténèbres extérieures, comme celui qui fut découvert sans la robe de noce et qui n'avait pas fait ses dispositions, se laissant emporter par son amour-propre.

Il faut vaincre ce monstre de l'amour-propre. Il faut égorger cette bête à sept têtes, pour atteindre le sommet de la haute montagne de la paix. Il n'est rien dont ce monstre ne se nourrit  : ou bien il s'insinue parmi nos proches, qui, par leur affection à notre endroit disent des choses étranges et empêchent que notre nature ne se laisse facilement convaincre. Ou bien il se mêle, sous les nobles traits de la gratitude, soit à un attachement fervent et sans bornes pour le confesseur, soit à un attachement pour quelque vaine gloire fort subtile, d'ordre spirituel ou temporel, ou pour un sentiment très pointilleux de l'honneur : autant de réalités qui se prennent à notre chair, Ou bien il se plaît aux douceurs spirituelles et va jusqu'à s'établir sur les dons mêmes de Dieu et les grâces gratifiés. Ou bien il désire avec outrance la conservation de la santé et, tout en dissimulant, recherche les égards et son intérêt personnel. Ou bien il veut se donner bel air avec des subtilités fort ingénieuses. Et finalement, en toute chose, Il se plaît, avec une inclination marquée, à son jugement et ses vues personnelles, dont les racines plongent dans la volonté propre : si on n'y renonce pas, il est impossible d'accéder à la cime de la contemplation parfaite, à la félicité suprême et au trône sublime de la paix intérieure.

L'amour de soi-même est comme un monstre, il faut le vaincre, et ce n'est que par cette victoire qu'on arrive au sommet de la montagne de Paix. C'est une hydre aux têtes sans nombre qui se glisse partout. Tantôt ce sont nos parents, qui, par leurs paroles, l'indulgence naturelle qu'ils ont pour nous, nous sont un puissant obstacle, tantôt c'est le respect et la reconnaissance que nous avons pour notre directeur qui se changent en affection démesurée. Quelquefois l'amour-propre se métamorphose en ambition et en vanité dangereuses, en attachement pour ce qui passe, en recherche des égards qu'on nous témoigne, en soif des douceurs de la dévotion, des dons divins ou des grâces du Seigneur. Parfois nous souhaitons sans mesure la conservation de notre santé, et sous ce prétexte nous nous enchaînons au désir de la bonne chère et au confort de la vie! Enfin l'amour de nous-mêmes nous attache en toutes choses à nos sentiments et à nos désirs, et nous pousse à souhaiter de les voir triompher autour de nous comme en nous. Si nous voulons atteindre un jour à la contemplation parfaite, à l'union Sainte et à la paix intérieure, il nous faut renoncer à cet amour de nous-mêmes.

 

Chapitre IV

Des martyrs spirituels avec lesquels Dieu assaini l'âme qu'Il veut unir à Lui

 

Il te sera maintenant indiqué quels sont les deux moyens dont Dieu a coutume de se servir pour purger les âmes qu'il entend perfectionner et illuminer, en vue de les unir à Lui. Le premier, dont il sera question dans ce chapitre et le suivant, ce sont les eaux amères de l'affliction, de la tentation, de l'angoisse, des contrariétés et tourments intérieurs. Le second, c'est le feu ardent d'un amour enflammé, impatient et dévorant. Peut-être Dieu se sert-il de l'un et l'autre dans les âmes qu'il veut combler de grâces, d'amour, de lumière et de paix intérieure. Ou bien il les plonge dans le bain décapant des tribulations et amertumes intérieures et extérieures, les embrasant au feu de l'âpre tentation; ou bien il les introduit dans le creuset de l'amour ardent et jaloux, pour les mettre à très rude épreuve, car plus le Seigneur veut que l'illumination de l'âme et son union avec lui soient exemplaires, plus douloureuses sont la torture et la purgation. Toute connaissance de Dieu et toute union avec lui naissent en effet de la souffrance, qui est la preuve véritable de l'amour.

Ah! si vous pouviez connaitre les grands avantages de la tribulation! C'est elle qui efface les péchés, qui purifie l'âme, et produit en elle la patience. C'est elle qui enflamme la prière pendant qu'on s'y adonne, qui la dilate et lui fait accomplir l'acte de charité le plus élevé. C'est elle qui réjouit l'âme, la rapproche de Dieu, la fait crier vers lui et entrer au Ciel. C'est elle qui met à l'épreuve les vrais serviteurs du Seigneur, et les rend sages, forts et constants. C'est elle qui fait que Dieu nous entend rapidement. Dans ma détresse, j'ai crié à l'Éternel et Il m'a délivré. (ps 119). C'est elle qui anéantit, affine et perfectionne. C'est elle qui finalement rend célestes les âmes terrestres, et divines les âmes humaines, en les transformant et en les unissant de manière merveilleuse à son humanité et sa divinité. Saint Augustin eut bien raison de dire que la vie de l'âme sur la terre est la tentation. Bienheureuse l'âme qui est toujours combattue, si elle résiste avec constance à la tentation! Tel est le moyen que prend le Seigneur pour l'humilier, l'anéantir, l'affermir, la mortifier, la désavouer, la perfectionner et la remplir de ses dons divins. Oui, par ce moyen de la tribulation et de la tentation, Dieu arrive à la transformer. Soyez persuadé que, pour que l'âme devienne parfaite, tentations et combats lui sont nécessaires.

Ô âme bénie, si tu savais garder constance et quié­tude dans le feu de la tribulation, et si tu te laissais laver dans les eaux amères de l'affliction, avec quelle rapidité tu te trouverais enrichie de dons célestes! Avec quelle promptitude la bonté divine établirait dans ton âme un trône somptueux, une gracieuse et récomfortante demeure pour t'y  rafraichir!

Sache que le Seigneur ne trouve son repos que dans les âmes en quiétude, dans celles où le feu de la tribulation et de la tentation a consumé les résidus des passions, et dans celles où l'eau amère des afflictions a dévoré les taches immondes des appétits déréglés. Et finalement ce Seigneur ne prend de repos que dans l'âme où règne la quiétude et d'où a été banni l'amour-propre.

Mais votre âme ne parviendra pas à ce bienheureux état ni ne palpera ce joyau précieux de la paix intérieure - dût-elle, avec la grâce de Dieu, avoir remporté la victoire sur ses sens extérieurs - tant qu'elle ne sera pas purifiée des folles passions de la concupiscence, de l'estime de soi-même, des désirs et préoccupations, même d'ordre spirituel ; tant qu'elle ne sera pas purifiée de beaucoup d'autres attaches et vices cachés, qui sont à l'intérieure d'elle-même et empêchent misérablement l'entrée pacifique de ce grand Seigneur, qui veut s'unir à vous et vous transformer.

À ce grand don de la paix de l'âme, les vertus acquises font elles-mêmes obstacle, si elles ne sont pas purifiées. L'âme est également entravée par son aspiration désordonnée aux dons sublimes, par son appétit de consolations spirituelles sensibles, par son attachement aux grâces divines infuses. Elle y met sa complaisance et en désire beaucoup d'autres encore afin d'en jouir. Finalement, elle est entravée par son aspiration à la grandeur.

Oh! Que de choses sont à purifier dans une âme qui doit gravir la sainte montagne de la perfection et de la transformation en Dieu ! Oh! Que l'âme doit être bien disposée, dépouillée, éprise de renoncement et d'anéantissement, pour ne pas empêcher l'entrée de ce divin Seigneur, ni sa communication continuelle!

Préparer l'âme dans ses profondeurs à l'entrée de Dieu en elle est une œuvre qui, de nécessité, doit être accomplie par la divine Sagesse. Si un séraphin n'est pas en mesure de purifier l'âme, comment cette âme elle­même, qui est fragile, misérable et sans expérience, se purifiera-t-elle?

C'est pourquoi le Seigneur même vous disposera et vous préparera passivement, sans que vous le compreniez, avec le feu de la tribulation et du tourment intérieur, sans autre disposition de votre part que le consentement à la croix intérieure et extérieure.

Vous ferez l'expérience en vous-mêmes de la sécheresse passive, des ténèbres, des angoisses, des contradictions, du dégoût continuel, du délaissement intérieur, des horribles solitudes, de fortes suggestions continuelles et des tentations véhémentes de l'ennemi. Et finalement vous vous retrouverez dans une telle agitation, que vous serez incapable d'élever votre cœur étant rempli d'amertume, pas même pour accomplir le moindre geste de foi, d'espérance ou d'amour.

Alors vous vous verrez délaissé et sujet à vos passions : impatience, colère, rage, blasphème et appétits désordonnés. Vous vous verrez comme la plus misérable des créatures, la plus pécheresse, la plus abhorrée de Dieu et la plus dénuée de toute vertu, souffrant pour ainsi dire peines d'enfer, vous voyant dans l'affliction et la désolation, parce que vous penserez avoir complètement perdu Dieu. Ainsi sera pour vous le fer le plus cruel, le tourment le plus affreux.

Supposons que vous vous voyez opprimés de la sorte et que votre âme semblerait à l'évidence être orgueilleuse , impatiente et agitée. Même alors, ces tentations ne trouveront en votre âme ni efficacité, ni collusion, grâce à la vertu cachée et au don de cette force intérieure qui règne en sa plus profonde intimité, et qui surmontera la peine la plus terrible et la tentation la plus véhémente.

Sois constante, ô âme bénie, sois constante, car tu n'aimeras jamais Dieu davantage ni te trouveras plus près de lui que dans de semblables délaissements. En effet, si le soleil est caché par les nuages, il ne change pas de place pour autant, ni ne perd sa merveilleuse splendeur. Le Seigneur permet en ton âme ce pénible délaissement afin que tu te purifie, que tu te laves, que tu te renonces et te dépouilles de toi-même, et pour que de cette manière tu sois tout à lui et que tu te livres à lui entièrement, de même que son infinie bonté se donne entièrement à toi pour que tu sois ses délices. En effet, bien que tu frémisses, que tu te lamentes et que tu pleures, lui se réjouit et prend son plaisir au plus secret et au plus intime de ton âme.

Ce chapitre est spécifiquement lié et fait référence à des discussions de Tribulation pour apaiser la crainte que la recherche de Dieu et la rencontre de l'opposition surnaturelle soit trops étrange et soit évité, au lieu d'être accepté comme souffrance que Dieu permet dans le cadre de Son processus de purification( un mini-Enfer, communément appelé tribulation) sur Terre. Le reste du livre y est consacré aussi. H.W.

 

Chapitre V

Combien il est important et nécessaire à l'âme intérieure de supporter aveuglément ce premier martyr spirituel

Pour que l'âme devienne céleste, de terrestre qu'elle était, et qu'elle arrive à ce bien suprême de l'union avec Dieu, il est nécessaire qu'elle se purifie dans le feu de la tribulation et de la tentation. Et bien que ce soit une vérité et une maxime vérifiée, que tous ceux qui servent le Seigneur doivent souffrir peines, persécutions et tribulations, les âmes heureuses qui sont guidées par Dieu sur la voie secrète du chemin intérieur et de la contemplation purgative doivent endurer surtout de fortes et horribles tentations, et des tourments plus atroces que ceux qui ont valu leur couronne aux martyrs de l'Église primitive.

Les martyrs, sans compter que leur tourment était bref (quelques jours à peine), se réjouissaient, par l'effet d'une claire lumière et d'une grâce spéciale, dans l'espoir de récompenses prochaines et assurées. Mais quand l'âme désolée doit mourir à soi-même, dépouiller et purifier son cœur, et qu'elle se voit abandonnée de Dieu, environnée de tentations, de ténèbres, d'angoisses, de transes, de désirs ardents et de sécheresses rigoureuses, elle fait l'épreuve de la mort à chaque instant, au sein d'un pénible tourment et d'une redoutable désolation. Elle ne ressent pas la moindre consolation, et son affliction est si profonde que ce n'est pas, dirait-on, une peine passagère, mais une mort prolongée et un martyre continuel. Mais, hélas! comme elles sont peu nombreuses les âmes qui suivent le Christ Notre-Seigneur avec paix et résignation dans de pareils tourments!

Pour ce qui est des martyrs d'autrefois, ce sont les hommes qui les suppliciaient, et Dieu consolait leur âme. Là, c'est Dieu même qui fait souffrir, qui se cache, et ce sont les démons qui, comme de cruels bourreaux, tour­mentent de mille manières le corps et l'âme; et l'homme tout entier reste crucifié au-dedans comme au-dehors.

Tes angoisses te paraîtront insurmontables, et irrémédiables tes afflictions; et tu penseras que la pluie du ciel sur toi ne descend plus. Tu te verras investi de douleurs, assiégé de tourments intérieurs ; tes facultés se feront ténébreuses, et stérile ton raisonnement. Tu seras assailli de tentations véhémentes, de méfiance et de scrupules accablants. La lumière de l'esprit et la raison même te délaisseront.

Toutes les créatures te donneront l'occasion de déplaisir ; les conseils spirituels te feront souffrir; la lecture des livres - même des livres saints - ne te consolera plus comme de coutume; si on te parle de patience, tu en ressentiras une affliction extrême ; la crainte de perdre Dieu par tes ingratitudes ou ta reconnaissance trop tiède te mettra au supplice jusqu'au plus intime de tes entrailles. Si tu gémis et demandes secours à Dieu, tu trouveras au lieu d'un soulagement, la réprimande intérieure et la disgrâce, comme cette Cananéenne a qui d'abord le Christ ne répondit pas, et qu'il compara ensuite à une chienne avec ses petits. Matt 15:22-28

Et certes à cette heure le Seigneur t'abandonnera pas, puisqu'il te serait impossible de passer un seul instant sans son aide. Néanmoins, si discrète sera son assistance, que ton âme ne la connaîtra pas, ni ne s'ouvrira à l'espérance et à la consolation. Il lui semblera au contraire se trouver sans remède, souffrant comme les damnés souffrent les peines de l'enfer. Elle changerait volontiers ses propres peines contre une mort violente, ce qui lui serait d'un grand soulagement. Mais, à elle comme aux damnés, la fin de l'affliction et de la désolation lui paraîtra impossible

Mais, âme bénie, si tu savais comme tu es aimée et défendue par ce divin Seigneur au milieu de tes vifs  tourments, tu trouverais ceux-ci tellement doux, que Dieu serait obligé de faire un miracle pour que tu continues à vivre. Sois constante, âme heureuse, sois constante d’une grande fermeté, car, même si tu es intolérable à tes propres yeux, tu seras bien protégé, enrichie et aimée par ce Grand Souverain, comme s’Il n'avait pas autre chose à faire que de t'acheminer vers la perfection par les degrés les plus hauts de l'amour. Et si tu ne détournes pas ton visage, et si tu persévères avec courage sans abandonner ton dessein, sache que tu fais à Dieu le plus agréable sacrifice, de telle sorte que, si ce Seigneur était capable de souffrance, il ne trouverait jamais de quiétude, tant qu'il ne réaliserait pas l'union amoureuse avec ton âme. Je vous exhorte donc, frères, par les compassions de Dieu, à offrir vos corps comme un sacrifice vivant, saint, agréable à Dieu, ce qui sera de votre part un culte raisonnable. Rom 12:1

Puisque du chaos du néant sa toute-puissance a tiré tant de merveilles, que ne fera-t-il pas en ton âme créée à son image et à sa ressemblance, si tu persévères avec constance, quiétude et résignation, dans la connaissance véritable de ton néant! Heureuse l'âme qui, même quand elle est troublée, affligée et désolée, reste constante au fond de soi, sans aller chercher des consolations extérieures au-dehors.

Ne t'afflige pas à l'excès, ne sois pas trop inquiet, de peur que ces supplices atroces ne se prolongent. Persévère dans l'humilité et ne va pas au-dehors chercher de l'aide. Tout ton bien est dans le silence, la souffrance la patience déployée avec quiétude et résignation. C'est là que tu trouveras la force divine pour en finir avec une guerre aussi cruelle. C'est à l'intérieur de toi que se trouve celui qui combat pour toi, celui qui est la force même.

Quand tu arriveras à cet état douloureux de l'horrible désolation, les plaintes et les lamentations ne te seront pas interdites, pourvu que tu sois résigné dans la partie supérieure de ton âme. Qui pourrait supporter la main pesante du Seigneur sans plaintes et lamentations? Le grand champion que fut Job a gémi, et aussi le Christ Notre-Seigneur lui-même, au milieu de sa déréliction, mais leurs plaintes étaient accompagnées de résignation.

Ne t'afflige pas du fait que Dieu te crucifie et éprouve ta fidélité; imite la Cananéenne, qui, se trouvant rebutée, s'humilia et suivit le Christ, bien qu'il l'eût comparée à la chienne avec ses petits. Il faut boire le calice et ne pas revenir en arrière. Si, comme à saint Paul, on ôtait les écailles de tes yeux, tu verrais l'importance de la souffrance et tu te glorifierais comme lui, préférant être crucifié plutôt que te livrer à l'apostolat.

Le bonheur n'est pas dans la jouissance, mais dans la souffrance endurée avec quiétude et résignation. Après sa mort, sainte Thérèse apparut à une âme et lui dit qu'elle n'avait été récompensée que pour ses tourments, et qu'elle n'avait pas obtenu une once de récompense pour toutes les extases, révélations et consolations dont elle avait joui ici-bas.

Ce douloureux martyr de l'horrible désolation et de la purgation passive est si redoutable que les mystiques lui donnent le nom d'enfer. (Il paraît en effet impossible de vivre un seul instant avec un tourment aussi atroce, de sorte qu'on peut dire en toute vérité que celui qui le subit vit en mourant, et qu'en mourant il vit une mort interminable.) Quoi qu'il en soit, le patient sait qu'il faut le supporter pour atteindre aux doux et suaves et féconds trésors de la haute contemplation et de l'union d'amour. Et il n'est pas d'âme sainte qui soit arrivée à semblable hauteur sans être passée par ce martyre spirituel et ce tourment douloureux. Saint Grégoire subit cette épreuve durant les deux derniers mois de sa vie; saint François d'Assise, durant deux ans et demi; sainte Madeleine de Pazzi, durant cinq ans ; sainte Rose de Lima, durant quinze ans. Et saint Dominique, après ses prodiges si nombreux qui stupéfièrent le monde, en souffrit jusqu'à une demi­heure avant sa bienheureuse mort. Ainsi donc, si tu veux devenir ce que furent les saints, il faut que tu souffres ce qu'ils ont souffert.

 

Chapitre VI

Le second martyr spirituel avec lequel Dieu purifie l'âme qu'il veut unir à lui

 

Le second martyr, plus utile et méritoire pour les âmes déjà avancées dans la perfection et la profonde méditation, est un feu d'amour divin qui embrase l'âme et fait qu'elle souffre avec le même amour. Ou bien elle est affligée par l'absence du Bien-Aimé; ou bien elle est oppressée par le fardeau suave, brûlant et délectable de la divine présence amoureuse. Ce martyr délectable la fait soupirer continuellement; que ce soit, quand elle jouit de son Bien-Aimé et le possède, en raison de la jouissance qu'elle éprouve à le posséder, jouissance qu'elle ne contient pas en elle; que ce soit, quand l'Aimé ne se manifeste pas, en raison de l'angoisse ardente qu'elle éprouve à le chercher, pour le trouver et en jouir. Tout est soupir, souffrance et mort par amour.

Oh! Si on arrivait à comprendre la contrariété des sentiments qui affectent une âme livrée à l'amour! La guerre qui l'éprouve est, d'un côté, si terrible, si violente, et d'un autre, si douce, si délectable et si tendre! Le martyr que l'amour inflige à l'âme est si déchirant, si cuisant! C'est une croix si douloureuse et en même temps si délectable ! croix dont l'âme ne désire pas se voir libérée en cette vie.

À mesure que croissent la lumière et l'amour, croît aussi la douleur, du fait que l'âme voit l'absence du bien qu'elle aime tant. Sentir le bien près de soi est jouissance ; et n'en pas finir de le connaître et de le posséder parfaitement consume la vie. L'âme a nourriture et breuvage à sa portée, alors qu'elle est grandement affamée et assoiffée, et qu'elle ne peut pas se satisfaire. Elle se voit abîmée et engloutie dans un océan d'amour, et elle voit la main puissante auprès d'elle, qui la peut secourir et cependant ne le fait pas, et elle ne sait pas quand elle verra ce qu'elle désire tant.

Parfois elle entend la voix intérieure de son Bien­Aimé qui la courtise et l'appelle, ainsi qu'un murmure très discret qui vient du plus intime de l'âme où le Bien-Aimé demeure: appel qui la pénètre profondément jusqu'à la dissoudre et la briser, car elle voit combien proche et en même temps loin d'elle-même elle tient son hôte, puisqu'il est en elle et qu'elle n'en finit pas de le posséder. Cela l'enivre, la décourage, l'abat et la rend totalement insatiable.

Chapitre VII

La mortification intérieure et la résignation parfaite
sont nécessaires afin de parvenir à la paix intérieure.

La flèche la plus subtile que nous décoche notre nature est de nous inciter aux choses illicites, sous prétexte qu'elles sont nécessaires et profitables. Oh! Combien d'âmes se sont laissé emporter et ont perdu la grâce à cause de ce leurre doré. Tu ne goûteras jamais de la manne délicieuse si tu ne te domines parfaitement jusqu'à mourir à toi-même. Car celui qui ne tâche pas de mourir à ses passions n'est pas bien disposé à recevoir le don d'intelligence, sans l'infusion duquel il est impossible qu'il entre en soi et se convertisse à la grâce. Aussi ceux qui se tiennent au-dehors vivent-ils sans ce don.

Un des traits les plus subtils et les plus pénétrants de la nature inférieure est son attachement aux choses basses sous prétexte qu'elles sont utiles et nécessaires. Beaucoup d'âmes se sont laissé transpercer par ce dard empoisonné et ont perdu la vie de la grâce. Jamais vous ne goûterez à la manne divine que personne ne connaît, sinon celui qui la reçoit, à moins que vous ne renonciez entièrement à vous-mêmes. Celui qui n'est pas mort à ses passions est dans l'impossibilité de recevoir les dons divins sans lesquels nul ne peut rentrer en soi-même et devenir une créature spirituelle. Les hommes qui marchent dans la voie intérieure sont privés de ces grâces.

Ne vous inquiétez de rien! Le souci est une des portes par lesquelles l'ennemi entre, pour nous ravir notre paix.

Renoncez entièrement à vous-mêmes, remettant tout à Dieu. Cette abnégation, pénible au début, vous deviendra facile, puis douce.

Celui qui ne trouve pas Dieu partout est encore fort éloigné de la perfection.

L'amour, pur dans son essence et dans sa perfection, consiste à porter sa croix, à se sacrifier soi-même, à être pénétré d'humilité, de résignation, de pauvreté d'esprit et du mépris de soi-même.

A l'heure de la tentation, de l'abandon et du désespoir, renfermez-vous en vous-mêmes au coeur de votre être, et là, contemplez Dieu, qui seul y règne et y domine dans la paix.

Si votre cœur est plein d'amertume et d'impatience, c'est là une marque d'amour sensible, mais d'un amour vide et mortifié.

On reconnaît l'amour véritable à ses fruits qui sont une humilité profonde et un désir sincère d'être méprisé et mortifié.

 Il en est beaucoup qui, bien qu'ils se soient adonnés à la prière, ne goûtent pas Dieu, parce qu’après leur prière, ils ne se mortifient pas, ni ne prêtent plus grande attention à Dieu. Pour parvenir à une attention  paisible et continuelle, il faut avoir une  grande pureté de cœur et de pensée, une grande paix dans l’âme, ainsi qu'une résignation totale.

Les êtres sincères et mortifiés considèrent le délassement des sens comme une mort; jamais ils n'y consentent sauf par contrainte, par nécessité et pour l'édification du prochain.

Tu sauras que le fond de notre âme est l'assise de notre félicité. C'est là que le divin Seigneur nous manifeste ses merveilles. C'est là que nous nous engageons et nous perdons dans l'océan immense de sa bonté infinie, où nous demeurons stables et fermes. C'est là que s'accomplissent la délectation ineffable de notre âme et son éminente quiétude d'amour. L'âme humble et résignée qui est arrivée à cette profondeur ne cheche rien d'autre que le pur plaisir de Dieu; et le divin esprit d'amour lui enseigne toutes choses avec son onction suave et vivifiante.

Parmi les saints, il est quelques géants qui souffrent continuellement avec patience les infirmités de leur corps: Dieu les traite avec un soin particulier. Mais ceux qui, par la force du Saint-Esprit, supportent avec résignation et patience les croix intérieures et extérieures ont reçu un don éminent et souverain. Au yeux de Dieu, c'est un genre de sainteté aussi rare que précieux. Rares sont les spirituels qui empruntent ce chemin, parce que peu nombreux au monde sont ceux qui renoncent totalement à eux-mêmes pour suivre le Christ crucifié, avec simplicité et dépouillement de l'esprit, par les déserts et les chemins épineux de la croix, sans faire référence à eux-mêmes.

Nous considérons comme des géants les saints, qui, avec l'aide de Dieu, ont supporté de continuelles souffrances physiques, mais ceux qui endurent patiemment les croix intérieures sont plus admirables encore. Cette sainteté est aussi rare qu'elle est précieuse aux yeux du Seigneur. Petit est le nombre de ceux qui marchent dans cette voie spirituelle, car ceux qui renoncent complètement à eux-mêmes pour suivre Jésus-Christ, marchent dans les sentiers épineux et déserts de la croix, pleins de simplicité et de pauvreté d'esprit, sans penser à eux-mêmes, ne sont pas nombreux.

Une vie de renoncement surpasse tous les miracles des saints. Elle ne sait même pas si elle est vivante ou morte si elle est perdue ou sauvée, si elle consent ou résiste, car elle ne peut faire référence à rien. Telle est la vie résignée, la véritable vie. Cependant, même si tu n'arrives pas d'ici longtemps à cet état et s'il te semble que tu n'as fait aucun pas, ne te décourage point pour autant, car ce qui a été refusé à une âme durant de nombreuses années Dieu peu le donne en un instant.

Celui qui désire souffrir aveuglément, sans consolation ni de Dieu, ni des créatures, a déjà parcouru un long chemin pour résister aux accusations injustes que portent contre lui ses ennemis, même dans la désolation intérieure la plus redoutable

Le spirituel qui vit pour Dieu et en Dieu, au milieu des adversités du corps et de l'âme, est intérieurement satisfait, parce que la croix et les afflictions sont sa vie et ses délices.

La tribulation est un grand trésor dont Dieu honore les siens en cette vie. C'est pourquoi les hommes mauvais sont nécessaires pour les bons; les démons qui nous affligent le sont aussi, en cherchant notre ruine et au lieu de nous faire du mal, nous font le plus grand bien qu'on puisse imaginer.

Si une vie humaine veut être agréable à Dieu, elle ne peut se passer de la tribulation, comme le corps ne peut se passer de l'âme, l'âme de la grâce, et la terre du soleil.

Avec le vent de la tribulation, Dieu sépare la paille du grain sur l'aire de notre âme.

Nulle créature ne peut consoler une âme que Dieu crucifie au profond d'elle-même. Bien au contraire, les consolations ne lui sont que des croix pesantes et amères. Et si l'âme est bien instruite des lois et règles des chemins du pur amour, elle ne devra ni ne pourra, au temps des grandes désolations et épreuves intérieures, chercher au-dehors la consolation dans les créatures, ni se lamenter avec elles; et elle ne pourra pas lire de livres spirituels, car ce serait un moyen caché de s'écarter de la souffrance.

Aie de la compassion pour les âmes à qui on ne peut faire admettre que la tribulation et la souffrance soient le plus grand bien. Les parfaits désireront toujours mourir et souffrir mort et souffrance perpétuelle. Qui ne souffre pas est un être insignifiant, parce que l'homme est né pour travailler et souffrir, et encore plus encore s'il est l'ami et l'élu de Dieu.

Détrompe-toi : pour que ton âme arrive à la transformation totale en Dieu, il est nécessaire qu'elle se perde, qu'elle renonce à sa vie, à sa sensibilité, à son savoir, à son pouvoir et à sa mort, soit qu'elle vive ou ne vive pas, qu'elle meure ou ne meure pas, qu'elle souffre ou ne souffre pas, qu'elle se résigne ou ne se résigne pas, sans faire référence à quoi que ce soit.

Dans ses fidèles, la perfection ne reçoit ses splendeurs que par le feu, le martyr, les souffrances, les tourments, les peines et mépris supportés de bonne grâce. Et celui qui désire toujours voir où se retirer pour prendre du repos, et qui ne dépasse pas le territoire de la raison et du sentiment, n'entrera jamais dans le cabinet secret de la science mystique, même s'il apprécie cette science par la lecture et que son intelligence la savoure de l'extérieur.

Chapitre VIII

La Suite du précédent chapitre

Tu sauras que le Seigneur ne se manifestera pas dans ton âme, tant que celle-ci n'aura pas renoncé à elle-même et qu'elle ne sera pas morte à ses sens et ses puissances. Et elle n' arrivera jamais à cet état, tant qu'elle ne se résoudra pas, avec une parfaite résignation, à être seule à seul avec Dieu, estimant autant les faveurs que les disgrâces, la lumière que les ténèbres, la paix que la guerre. Finalement, pour que l'âme arrive à la quiétude parfaite et la suprême paix intérieure, elle doit d'abord mourir à soi-même et vivre seulement en Dieu et pour Dieu. Sache que ton âme connaîtra Dieu d'autant plus qu'elle sera morte à elle-même. Mais si elle n'a cure du renoncement à soi et de la mortification intérieure, elle n'arrivera jamais à cet état ni ne conservera Dieu en elle. Elle sera en effet toujours sensible aux mouvements et passions de la volonté que sont par exemple le fait de juger, le fait de médire, d'éprouver du ressentiment, de se disculper, de se défendre pour garder son honneur et l'estime de soi : autant d'ennemis de la quiétude, de la perfection, de la paix et de la grâce.

La diversité des états entre les spirituels consiste seulement dans le fait qu'ils ne meurent pas tous de manière égale. Mais, chez ceux qui sont heureux, qui sont en état de mort continuel, Dieu a son paradis, son honneur, ses biens et ses délices sur cette terre.

Grande est la différence qui existe entre agir, souffrir et mourir. Agir est délectable et propre aux débutants, souffrir en le désirant est propre à ceux qui progressent; mourir sans cesse à soi-même est propre à ceux qui sont avancés et parfaits. Le nombre de ces derniers, dans le monde, est bien réduit.

Comme tu seras heureux si tu n'as d'autre souci que de mourir à toi-même! Alors tu seras vainqueur non seulement de tes ennemis, mais de toi-même. Et, dans cette victoire, tu trouveras assurément le pur amour, la quiétude parfaite et la divine sagesse

Il est impossible que quelqu'un puisse sentir et vivre comme mystique, dans une compréhension simple de la divine sagesse infuse, s'il ne meurt pas d'abord à soi, par le renoncement total aux sens et à l'appétit rationnel

La véritable leçon du spirituel, leçon que tu dois apprendre, c'est de laisser toutes choses en leur place et ne pas t'en mêler ni t'immiscer en aucune, à moins que ce ne soit par obligation d'état; parce que l'âme qui se mortifie en abandonnant tout pour Dieu commence alors à tout posséder pour l'éternité.

Il y a des âmes qui cherchent à se libérer des pressions. D'autres, sans le chercher, prennent plaisir; d'autres prennent plaisir dans la souffrance, et d'autres la recherchent. Ces âmes, respectivement, ou bien n'avancent pas du tout, ou bien marchent, ou bien courent, ou bien volent.

Se sentir malheureux dans les délices et les tenir pour un tourment, c'est caractéristique de celui qui est vraiment mortifié.

L'allégresse et la paix intérieure sont fruits de l'esprit divin, et aucun homme ne peut les posséder si au fond de son âme il n'est pas résigné.

Considère que les déplaisirs des gens de vertu passent rapidement, mais essaie de ne pas en avoir ou de ne pas t'y arrêter, parce qu'ils ruinent ta santé, dérange ta raison et inquiètent l'esprit.

Parmi les saints conseils que tu dois observer, prête attention aux suivants : ne regarde pas les fautes des hommes, mais les tiens ; garde le silence, dans une conversation intérieure continue ; mortifie-toi en toutes choses et à toute heure. De cette façon tu te libéreras de beaucoup d'imperfections et deviendras commandant de grandes vertus.

Mortifie-toi en ne jugeant jamais mal de personne, parce que le soupçon grave à l'égard du prochain trouble la pureté et la sérénité du cœur, attire l'âme vers l'extérieur et lui ravit sa quiétude.

Tu n'atteindras jamais à la résignation parfaite si tu gardes du respect humain et si tu vénères la petite idole du qu'en-dira-t-on. Si, pour traiter avec les créatures, l'âme qui chemine par la voie intérieure tient compte de sa raison, elle se perdra. Rien n'est plus raisonnable que de ne pas tenir compte de la raison, et de penser que Dieu permet que des torts nous soient infligés pour nous humilier et nous anéantir, et qu'en toutes choses nous soyons résignés.

 Considère que Dieu a plus d'estime pour une âme qui vit intérieurement résignée que pour une autre qui fait des miracles, même si celle-ci ressuscite des morts

II est de certaines âmes qui, bien qu'elles exercent la prière, restent toujours imparfaites et pleines d'amour­propre, parce qu'elles ne se mortifient pas.

Garde cette vraie maxime que si une âme se méprise elle-même et qu'elle reconnaisse qu'elle est néant, personne ne peut lui faire offense ni injure.

Finalement, soit dans l'espérance, souffre, garde le silence et aie de la patience. Que rien ne te trouble, que rien ne t'épouvante, car tout a une fin. Seul Dieu ne change pas. Et la patience obtient tout. Qui a Dieu a tout. À celui qui n'a pas Dieu, n'a rien.

Chapitre IX

Pour obtenir la paix intérieure l'âme doit connaître la misère.

Si l'âme ne tombe pas dans certaines fautes, jamais elle n'arrivera à comprendre sa propre misère, même si elle entend des paroles stimulantes et lit des livres spirituels. Et jamais elle ne pourra non plus obtenir la précieuse paix, si elle ne connaît d'abord sa misérable faiblesse. II est en effet difficile de porter remède là où il n'y a pas une connaissance claire du mal. Dieu permettra que tu aies tel ou tel défaut pour que, grâce à cette connaissance de toi-même, en te voyant tant de fois à terre, tu te persuades que tu n'es rien. En cela, se tient le fondement de l'humilité parfaite et de la paix véritable. Et pour que tu connaisses plus profondément ta misère et ce que tu es, je veux te faire saisir quelques-unes de tes nombreuses imperfections.

Tu es tellement inconsidéré que si par hasard, alors que tu chemines, quelqu'un retient tes pas ou entrave ta marche, tu pressens l'enfer. Si l'on te refuse ce qui t'est dû ou si l'on contrarie tes goûts, tu t'emportes avec indignation. Si tu vois quelque défaut dans ton prochain, au lieu de lui être compatissant et de penser que tu es exposé à la même chute, tu le reprends sans discernement. Si tu désires quelque chose pour ton confort personnel et que tu ne puisses pas l'acquérir, tu sombres dans la mélancolie et te remplis d'amertume. Si tu reçois de ton prochain la moindre offense, tu t'émeus et te lamentes. De sorte que, pour une quelconque futilité, tu t'emporte à l'intérieur et à l'extérieur, et tu te perds toi-même. [Tu n'as aucun contrôle de tes émotions]

Tu voudrais bien t'exercer à la patience, mais avec la patience d'autrui. Et si ton impatience dure toute ta vie, tu en rejettes la faute avec beaucoup d'ingéniosité sur ton compagnon, sans prendre garde que tu es insupportable à toi-même. Une fois dissipée la rancœur, tu te remets, non sans artifice, à donner dans la vertu, en prodiguant des conseils et en prononçant des sentences spirituelles avec une ingéniosité subtile, sans t'amender de tes vieux défauts. Certes, tu t'accuses volontiers en réprouvant tes fautes en présence d'autres personnes; mais cet aveu est une justification devant qui connaît tes défauts - justification destinée à recouvrer l'estime perdue plutôt que l'effet d'une humilité parfaite.

D'autres fois, tu prétends avec subtilité que, si tu gémis de ton prochain, ce n'est pas par imperfection, mais par zèle pour la justice. Tu te persuades, le plus souvent, que tu es vertueux, constant, courageux, jusqu'à abandonner ta vie entre les mains d'un tyran par pur amour de Dieu. Et à peine t'arrive-t-il quelque parole blessante et douloureuse, que tu t'aftliges, te troubles et t'inquiètes. Tout cela n'est que ruse ingénieuse de l'amour-propre et orgueil secret de l'âme. Sache donc que règne en toi l'amour-propre et que pour atteindre à cette paix précieuse, il n'est point de plus grand obstacle.

Chapitre X

Montrant laquelle est la fausse et la vraie humilité, et où sont exposés leurs effets

Tu sauras qu'il y a deux sortes d'humilité: l'une est fausse et feinte, l'autre est vraie. Il y a humilité simulé chez ceux qui revêtent une attitude de soumission apparente et artificieuse, pour s'élever ensuite, comme une eau qui roule vers le bas avant de jaillir. Ils fuient l'estime et les honneurs afin de passer pour humbles. Ils se disent eux-mêmes très mauvais afin qu'on les tienne pour bons. Certes, ils connaissent leurs misères, mais ils ne veulent pas que celles-ci soient connues des autres. Leur humilité est fausse et feinte. Elle est un orgueil secret.

Il est une autre humilité, la vraie, l'humilité de ceux qui ont atteint un parfait habitus d'humilité. Ceux­là jamais n'y pensent, mais ils jugent humblement d'eux-mêmes; ils œuvrent avec force et tolérance ; ils vivent et meurent en Dieu. Ils ne prêtent attention ni à eux-mêmes, ni aux créatures. En tout, ils demeurent dans la constance et la quiétude. Ils supportent avec joie les contrariétés, en désirant toujours de plus grandes pour imiter leur sauveur Jésus aimé et méprisé. Ils désirent être pris par le vulgaire pour objet de dérision et de raillerie. Ils se contentent de ce que Dieu leur donne et considèrent leurs défauts avec une confusion paisible ; ils s'humilient non pas à l'instigation de leur raison, mais sous l'élan de leur volonté. Ils ne recherchent aucun honneur ; aucune offense ne les trouble. Il n'est point d'épreuve qui les inquiète, ni de succès qui les enorgueillisse. Ils restent en effet toujours immuables en leur néant et en eux-mêmes, dans une paix parfaite.

Et pour que tu sois bien éclairé sur l'humilité intérieure et véritable, sache qu'elle ne consiste pas en des attitudes extérieures, comme de prendre la dernière place, s'habiller avec modestie, parler bas, fermer les yeux, pous­ser des soupirs ardents; qu'elle ne consiste pas non plus à s'accuser de défauts en se déclarant misérable, pour donner à entendre qu'on est humble. L'humilité intérieure et véritable n'est que dans le mépris de soi et dans le désir d'être méprisé, joints à une connaissance si profonde de sa propre bassesse que l'âme ne croirait pas à son humilité, dût un ange la lui révéler.

Le flot de lumière dont le Seigneur, dans sa libéralité, illumine l'âme, opère deux effets:  1) Il révèle la grandeur de Dieu et, 2) en même temps, il fait connaître à l'âme dans quelle infection et misère elle se trouve, de sorte qu'aucune langue ne puisse dire l'abîme où elle demeure plongée, son désir étant que tout le monde connaisse son infumie. Et elle est d'autant plus loin de la vaine gloire et de la complaisance envers soi-même, qu'elle sait que cette grâce libératrice n'est que bonté et pure miséricorde de la part de Dieu.

Tu n'éprouveras jamais de dommage venant des hommes ou des démons, mais seulement de toi, de ton propre orgueil et de la violence de tes passions. Garde-toi de toi-même, car tu es pour toi le plus grand démon de l'enfer.

Ne cherche pas à être estimé, alors que Dieu fait homme est tenu pour un insensé, un ivrogne et un possédé. Oh! Stupidité des chrétiens! Vouloir jouir de la béatitude sans vouloir imiter le Seigneur sur la croix, dans les opprobres, dans l'humilité, dans sa pauvreté et les autres vertus!

Celui qui est véritablement humble habite la sérénité, dans la quiétude de son cœur. C'est là qu'il supporte les épreuves venues de Dieu, des hommes et du démon, au-delà de toute raison et sagesse humaine, maître de lui dans la paix et la quiétude, attendant en toute humilité le bon plaisir de Dieu, aussi bien dans la vie que dans la mort. Les choses de l'extérieur ne l'inquiètent pas plus que si elles n'existaient pas. Pour lui, la croix et la mort sont des délices, même s'il n'extériorise pas ce sentiment. Mais, hélas! de qui parlons-nous? II est si peu de ces humbles par le monde!

Espère, désire, souffre et meurs dans le secret. C'est en cela que consiste l'amour humble, l'amour parfait. Oh! quelle paix n'éprouveras-tu pas dans ton âme si avec une humilité profonde, tu acceptes d'être méprisé!

Tu ne seras pas parfaitement humble, même en connaissant ta misère si tu ne désires pas que cette misère soit connue de tous. Tu fuiras donc les éloges, tu accepteras les offenses tu mépriseras toutes prétentions provenant de créatures, y compris de toi-même et s'il t'arrive quelque tribulation, tu n'incrimineras personne, mais tu penseras que celle-ci vient de la main du Créateur, en tant que dispensateur de tout bien.

Si tu veux supporter allégrement les défauts des autres, pose ton regard sur les tiens. Et si tu penses avoir fait par toi-même quelque progrès vers la perfection, sache que tu n'es pas humble et que tu n'as pas fait un seul pas sur le chemin spirituel.

Les degrés de l'humilité sont comme les états successifs du corps mis en terre : être enseveli en un lieu exigu, devenir fétide et putride pour soi-même, se considérer personnellement comme poussière et néant. Finalement, si tu veux être heureux, apprends à te mépriser et à être méprisé.

Chapitre XI

Maximes pour reconnaître un cœur simple, humble et sincère,

Incite-toi à l'humilité, en accueillant les tribulations comme instruments de ton bien. Réjouis-toi quand tu es méprisé, et désire que Dieu seul soit ton unique refuge, ton unique protection et consolation.

Aucun, si grand soit­il en ce monde, n'est rien de plus que ce qu'il est aux yeux de Dieu ; aussi, l'humble véritable ne se souci guère de tout ce qui existe, y compris soi-même, et c'est en Dieu seul qu'il met sa tranquillité et son repos.

L'humble véritable souffre avec quiétude et patience les épreuves intérieures, et en peu de temps il parcourt un long chemin, comme celui qui navigue avec le vent en poupe.

L'humble véritable trouve Dieu en toutes choses. Et c'est ainsi que tout ce qui lui arrive de la part des créatures en fait d'outrage, d'injure et d'affront, il le reçoit avec une grande paix et sérénité intérieure, comme une libéralité de la main de Dieu; et il aime au plus haut degré l'instrument avec lequel le Seigneur l'éprouve.

Il n'a pas encore acquis une humilité profonde, celui qui se complaît dans les éloges, même s'il ne les désire pas ni ne les cherche, ou quoiqu'il les fuie, parce que le cœur humble voit les éloges comme des croix amères, bien qu'en toute chose il demeure paisible et indifférent.

Il n'a pas d'humilité intérieure, celui qui ne se hait pas lui-même d'une haine mortelle, certes, mais pacifique et paisible. Il ne réussira jamais à atteindre ce trésor, celui qui n'a pas une connaissance humble et très profonde de son infamie, de sa fétidité et de sa misère.

Celui qui se disculpe et réplique n'a pas le cœur simple et humble, spécialement s'il le fait avec ses supérieurs, parce que les répliques procèdent de l'orgueil secret qui règne dans l'âme, et de celui-ci vient la ruine totale.

L'obstination suppose une soumission défectueuse, et celle-ci une humilité encore plus imparfaite. De ce double défaut naissent l'inquiétude, la discorde et le trouble.

Le cœur humble n'est pas inquiété par ses imperfections, même si celles-ci lui transpercent l'âme de douleur, du seul fait qu'elles contrarient son Seigneur très aimant. Qu'il ne puisse réaliser de grandes choses ne le trouble pas non plus, parce qu'il se garde toujours dans son néant et sa misère. Bien au contraire, il est pour lui­même un sujet d'étonnement quand il accomplit quelque action vertueuse; puis il en rend grâce au Seigneur, reconnaissant avec sincérité que c'est seulement la majesté de Dieu qui accomplit toute chose; et il n'éprouve que mécontentement pour tout ce qu'il fait de lui-même.

L'humble véritable, bien qu'il voie tout, ne regarde rien pour en juger car il ne méjuge que sa personne.

L'humble véritable trouve toujours une excuse pour défendre celui qui le mortifie, du moins en raison de sa bonne intention. Qui, en effet, s'emporterait contre l'homme de bonne intention?

La fausse humilité déplaît à Dieu tout autant et même plus que le véritable orgueil, parce que c'est de l'hypocrisie déguisé.

L'humble véritable, même si toute chose lui tombe dessus, ne s'inquiète pas des pensées importunes par lesquelles le monde le tourmente, ni des tentations, tribulations et afflictions, Bien au contraire, Il s'en reconnaït indigne, et il tient pour un grand récomfort lorsque le Seigneur le tourmente par le démon, si mauvais que puisse être cet instrument. Et tout ce qu'il souffre ne lui semble rien, et rien de ce qu'il fait ne mérite jamais, à son avis, qu'on en fusse cas.

Celui qui est arrivé à l'humilité intérieure parfaite ne perd pas sa quiétude pour rien. Toutefois, comme la connaissance qu'il a de son imperfection en toute chose, de son ingratitude et de sa misère qui lui inspire un profond dégoût de soi, lourde est la croix qu'il porte en se supportant soi-même. Mais cette âme heureuse , qui est arrivée à cette sainte haine de soi, vit perdue, abîmée et submergée en son néant, d'où le Seigneur l'élève : pour lui communiquer sa divine sagesse et la rendre riche de lumière, de paix, de tranquillité et d'amour.

Chapitre XII

La solitude intérieure est le meilleur guide pour nous guider vers la paix intérieure

Sache que, bien que la solitude extérieure aide beaucoup à parvenir à la paix intérieure, non pas celle dont a parlé le Seigneur quand il a parlé par son prophete : « Je la conduirai à la solitude et lui parlerai au cœur» (Os 2); mais c'est la solitude intérieure, la seule capable de nous procurer cette perle précieuse qu'est la paix intérieure. La solitude intérieure consiste dans l'oubli de toutes les créatures, dans le détachement et le plus parfait dénuement vis-à-vis de tous les affections, désirs, pensées, et de sa volonté propre. Telle est la véritable solitude, celle de l'âme qui repose avec une sérénité amoureuse et intime, dans les bras du Bien suprême.

Oh! Quels espaces infinis n'y a-t-il pas à l'intérieur de l'âme qui est parvenue à cette divine solitude ! Oh ! Quels domaines intimes, mystérieux, secrets, amples, immenses, n'y a-t-il pas à l'intérieur de l'âme qui est parvenue à être vraiment solitaire ! C'est là que le Seigneur parle intérieurement à l'âme et se communique à elle. C'est là qu'il la remplit de lui-même, parce qu'elle est vide, et qu'il la revêt de sa lumière et de son amour, parce qu'elle est nue. C'est là qu'il l'élève, parce qu'elle est abaissée ; qu'il s'unit à elle et la transforme en soi, parce qu'elle est seule.

Ô douce solitude, abrégé des biens éternels! Ô miroir où se contemple sans cesse le Père Éternel ! C'est avec raison que tu t'appelles solitude. Tu es si seule en effet qu'à peine est-il une âme qui te cherche, qui t'aime et te connaisse. Ô divin Seigneur! Comment les âmes ne courent-elles pas vers cette gloire d'ici-bas? Comment perdent-elles un si grand bien pour le seul goût et désir des créatures ? Oh ! Que tu seras heureux si tu abandonnes tout pour Dieu ! Ne cherche que lui seul; ne désire que lui seul; ne soupire qu'après lui seul ! N'aie envie de rien, et rien ne te causera déplaisir. Et si tu convoites quelque bien, même spirituel, que ce soit de façon telle que tu ne perdes pas ta quiétude s'il t'échappe.

Si, avec cette liberté, tu donnes à Dieu ton âme détachée, libérée, amie de la solitude, tu seras la plus heureuse des créatures de la terre, parce que, dans cette sainte solitude, le Très-Haut tient sa résidence secrète. Dans ce désert et paradis, Dieu se laisse approcher ; et c'est seulement dans cette retraite intérieure qu'on entend cette divine voix intérieure merveilleuse et agissante.

Si tu veux entrer dans ce Ciel de notre terre, oublie tout souci et toute pensée, dépouille-toi de toi-même pour que vive en ton, âme l'amour de Dieu.

Vis, autant que tu pourras, détaché des créatures ; consacre toi en toute chose à ton Créateur et offre­toi en sacrifice, dans la paix et la quiétude de ton esprit. Sache que, plus l'âme se dépouille, plus elle pénètre dans la solitude intérieure (et plus elle se revet de Dieu); et plus l'âme demeure seule et vide de soi, plus l'Esprit divin la remplit.

Il n'est pas de vie plus heureuse que la vie solitaire, parce que, dans cette vie heureuse, Dieu se donne tout entier à la créature, et la créature tout entière a Dieu par une intime et douce union d'amour. Oh! Que rares sont ceux qui arrivent à goûter cette solitude véritable!

Pour que l'âme soit une véritable solitaire, elle doit oublier toutes les créatures, y compris elle-meme; sans quoi, elle ne pourra pas s'approcher intérieurement de Dieu. Beaucoup abandonnent toutes les choses temporelles mais ils n'abandonnent pas leurs goûts et leurs volontés ni ne s'abandonnent eux-mêmes. Et c'est pourquoi les véritables solitaires sont si peu nombreux. En effet si l'âme ne se détache pas de ses goûts, de ses désirs de sa volonté, des dons spirituels et du repos, même en esprit, elle ne pourra pas arriver à cette félicité suprême de la solitude intérieure.

Avance, ô âme bénie, avance, sans t'arrêter vers cette béatitude de la solitude intérieure. Vois que Dieu te prie d'entrer en ton centre intérieur, où il veut te renouveler, te changer, te combler, te vêtir et te révéler un nouveau Royaume des Cieux, plein d'allégresse. de paix, de délectation et de sérénité.

Chapitre XIII

Exposé sur la contemplation infuse et passive, et descriptions de ses merveilleux effets

Tu doit savoir que lorsque l'âme est déjà habituée au recueillement intérieur et à la méditation acquise dont nous avons parlé, lorsqu'elle est déjà mortifiée et qu'elle désire en toute chose renoncer à ses appétits, lorsque déjà elle embrasse en toute vérité la mortification intérieure, et qu'elle veut du fond du cœur mourir à ses passions et à ses propres volontés, alors Dieu l'introduit, en l'élevant et sans qu'elle le remarque, dans un repos parfait. Et là, de manière douce et intime, il lui infuse sa lumière, son amour et sa force, en l'embrassant, en l'enflammant d'un véritable élan vers toute sorte de vertu.

C'est alors que le divin Époux, en suspendant les puissances de l'âme, l'endort d'un sommeil très suave et très doux. C'est alors que l'âme, élevée et exaltée dans cet état passif, se trouve unie au Bien suprême, sans que cette union ne lui coûte quelque fatigue. C'est alors que, dans cette region suprême et dans le temple sacré de l'âme le Bien suprême se complaît, se manifeste et se laisse goûter par la créature d'une manière qui dépasse les sens et tout entendement humain. C'est alors que le seul Esprit pur, qui est Dieu, (la pureté de l'âme n'étant pas attirée par les objets sensibles ) la domine et s'en rend maître en lui communiquant ses lumières et les sentiments nécessaires à l'union la plus pure et la plus parfaite.

Après ces divins embrassements l'âme se trouve pleine de lumière et d'amour, pleine d'un respect profond pour la grandeur de Dieu et d'un vif sentiment de sa propre misère. Elle est alors disposée à accepter, à souffrir et à accomplir tout ce que demande la vertu la plus parfaite.

La méditation simple, pure, infuse et passive est une manifestation intime, une expérience que Dieu donne de soi-même, de sa bonté, de sa paix et de sa douceur, manifestation et expérience dont l'objet est un Dieu pur, ineffable, détaché de tout sentiment particulier, dans le silence intérieur. Mais Dieu est délectable, ce Dieu qui nous attire, ce Dieu qui doucement nous élève selon un mode spirituel et très pur : don admirable que Sa Majesté accorde à qui elle veut, comme elle veut et quand elle veut, et pour le temps qu'elle veut, bien que cette vie soit plus un temps de croix, de patience, d'humilité et de souffrance que de délectation.

Jamais tu ne goûteras à ce divin nectar, si tu n'avances pas dans la vertu et la mortification intérieure, si tu n'essaies pas de tout cœur d'établir en ton âme une grande paix, le silence, l'oubli. et la solitude intérieure. Comment la voix secrète et agissante de Dieu pourrait­elle être entendue au milieu du vacarme et du tumulte des créatures? Et comment le pur Esprit divin serait-il entendu au milieu de vaines considérations et raisonnements ? Si ton âme ne veut pas mourir continuellement à elle-même en te soustrayant à toutes les réalités matérielles et aux jouissances, ta contemplation ne sera que pure vanité, vaine complaisance et présomption.

Chapitre XIV

La Suite du même sujet

Dieu ne se communique pas toujours avec la même générosité, dans cette très suave méditation infuse. Il se livre certaines fois plus que d'autres, et Il n'attend pas toujours que l'âme soit vraiment morte à elle-même et qu'elle se soit niée, car, étant donné que ce don est grâce, il l'accorde quand il veut, comme il veut, sans qu'on puisse formuler en cela de règle générale, ni mettre une borne à sa divine grandeur. Bien au contraire, par le moyen de la méditation elle-même, il la fait se renoncer s'anéantir et mourir.

Tantôt le Seigneur donne plus de lumière à l'entendement, tantôt un plus grand amour à la volonté. Dans ces conditions, l'âme n'a pas à se tourmenter. Elle doit recevoir ce que Dieu lui donne et rester unie à Dieu comme lui-même le veut. Car le Seigneur de Majesté est le maître, et en même temps qu'il la tient endormie, il la possède, la comble et œuvre en elle de manière puissante et suave, sans qu'elle y soit pour rien ni qu'elle s'en aperçoive. Ainsi, avant de se rendre compte d'une aussi grande faveur, se trouve-t-elle conquise, convaincue et divinement transformée.

L'âme qui se trouve dans ce bienheureux état doit se garder de deux choses: de l'activité de l'esprit humain et de l'attachement à cet état. Notre esprit humain ne veut pas mourir à soi, mais œuvrer et raisonner à sa manière, affectionnant ses activités propres. Une grande fidélité et un grand dépouillement de soi sont nécessaires pour arriver à s'ouvrir de façon parfaite et passive aux influx divins. L'habitude continuelle qu'à l'âme d'agir à son gré l'empêche de s'anéantir.

En second lieu, l'âme ne doit pas s'attacher à la méditation même. Tu dois donc t'efforcer d'obtenir en ton âme un parfait détachement vis-à-vis de tout ce qui est, de tous ce qui n'est pas Dieu, sans chercher, ni à l'intérieur de toi ni à l'extérieur, une autre fin ou un autre intérêt que la volonté de Dieu.

En un mot, le moyen avec lequel tu dois, de ton côté, te préparer à cette pure et parfaite prière passive, sera de te remettre d'une manière totale et absolue entre les mains de Dieu, avec une parfaite soumission à sa très sainte volonté, pour agir selon ce qu'il désirera et disposera, accueillant avec une égale et parfaite résignation tout ce qu'il ordonnera.

Tu sauras que rares sont les âmes qui arrivent à cette prière infuse et passive, parce que rares sont celles qui reçoivent ces influx divins avec un total dénuement et en acceptant la mort de leur activité propre et de leurs facultés. Et ceux qui expérimentent cette prière sont les seuls à savoir que telles en sont les exigences. Ce dénuement parfait s'acquiert avec la grâce divine, avec une mortification intérieure continue et la mort à toute inclination et tout désir propres.

En aucun temps tu n'as à regarder les effets qui s'accomplissent en ton âme, mais surtout pas à ce moment-là, parce que ce serait mettre obstacle aux divines opérations qui l'enrichissent. Tu dois aspirer seulement à la croix, au mépris et à l'anéantissement de toi-même, à tes désirs intimes et efficaces de la perfection la plus grande et de l'union la plus pure et la plus chaleureuse.

Chapitre XV

Deux moyens par lesquels l'âme monte vers la contemplation infuse. Nature et nombre des degrés de cette contemplation

Il est deux moyens par lesquels l'âme accède à la félicité de la méditation et de l'amour fervent : les satisfactions sensibles et les désirs. Au début, Dieu a coutume de remplir l'âme de satisfactions sensibles, parce que cette âme est si fragile et misérable que, sans cette consolation préalable, elle ne peut s'envoler vers la jouissance du Ciel. Elle se dispose à ce premier degré par la contrition et s'exerce par la pénitence, en méditant la passion du Sauveur, en déracinant avec une grande ardeur les désirs mondains et les coutumes vicieuses; car le Royaume des Cieux souffre violence. Les pusillanimes et les faibles ne le conquièrent pas; seuls ceux qui usent de la force et qui se font violence.

Le second moyen, ce sont les désirs. Plus on apprécie les choses du Ciel, plus on les convoite. C'est pourquoi les satisfactions spirituelles engendrent le désir de jouir des biens célestes et divins, et le mépris des biens terrestres. De ce désir naît le goût d'imiter le Christ Notre­Seigneur qui a dit: « Je suis le chemin» (Jn 14). Cette imitation a comme des échelons par lesquels on doit monter. Ce sont la charité, l'humilité, la douceur, la patience, la pauvreté, le mépris de soi, la croix, la prière et la mortification.

On distingue trois degrés dans la méditation infuse. Le premier est l'assouvissement: quand l'âme se remplit de Dieu, elle conçoit de la haine pour tout ce qui est du monde; c'est alors qu'elle trouve la paix et se rassasie du seul amour de Dieu.

Le deuxième est le transport. Ce degré-là est un dépassement de l'esprit et une élévation de l'âme, produite par l'amour divin et l'assouvissement qu'il procure.

Le troisième est la sécurité, degré qui bannit toute crainte. L'âme est tellement imprégnée d'amour divin et tellement résignée au bon plaisir de Dieu, que, si elle savait que telle serait la volonté du Très-Haut, elle irait de très bonne grâce en enfer. À ce degré, elle fait l'expérience d'un certain lien qui l'unit à Dieu, car il lui paraît impossible de se séparer de son Bien-Aimé et de son trésor infini.

Il est six autres degrés de méditation, à savoir: le feu, l'onction, l'élévation, l'illumination, la délectation et le repos. Avec le premier degré, l'âme s'enflamme; enflammée, elle reçoit une onction ; ointe, elle est élevée ; élevée, elle contemple, et, en se délectant, elle se delasse et se repose. Par ces degrés l'âme s'élève, soustraite au monde et instruite par l'expérience de la voie spirituelle et intérieure.

Dans le premier degré, qui est le feu, l'âme est illuminée grâce à l'ardeur d'un rayon divin, qui allume en elle les désirs du Ciel et consume ceux de la terre. Le deuxième degré est l'onction : liqueur suave et spirituelle, qui, en se répandant dans la totalité de l'âme, l'éduque, la fortifie et la dispose à recevoir et contempler la vérité divine. Il arrive qu'elle s'étende jusqu'au naturel même de la personne, le réconfortant pour le rendre longanime, avec un bonheur sensible qui paraît venir du Ciel.

Le troisième est une élévation de l'homme intérieur au-dessus de lui-même, qui le fait arriver avec plus d'aptitude à la fontaine limpide du pur amour.

Le quatrième, qui est l'illumination, est une connaissance infuse émanée de la vérité, de la suavité et douceur de Dieu que l'âme contemple en montant de clarté. en clarté et de lumière en lumière, conduite par l'Esprit divin.

Le cinquième est le goût savoureux de la douceur divine, émanée de la source précieuse et abondante du Saint-Esprit.

Le sixième est une tranquillité suave et admirable née de la victoire remportée dans le combat intérieur, et de la prière fréquente, tranquillité connue de très peu d'hommes; mieux, de quelques-uns seulement. SI grande alors est l'abondance de la joie et de la paix, que l'âme croit se récréer en un doux sommeil et reposer sur la sein aimant du Sauveur.

Il est bien d'autres degrés de méditation, comme l'extase les ravissements, la liquéfaction, l'abandon, la jubilation, le baiser, l'embrassement, l'exultation, l'union, la transformation, les fiançailles et les épousailles : autant de degrés que j'omets d'expliquer pour fuir la spéculation et parce que des livres entiers ont été décrits sur de pareils sujets ; bien que, pour celui qui est inexpérimenté en la matière, tous ces livres soient comme les couleurs pour l'aveugle ou les harmonies pour le sourd. Finalement, par ces échelons, on monte au refuge de quiétude et au reposoir du Roi de Paix, le véritable Salomon.

Chapitre XVI 

Signes par lesquels on reconnaît l' homme intérieur et l'esprit purifié.

Il est quatre signes pour reconnaître l'homme intérieur. Le premier est que, d'une part, son entendement ne conçoit pas d'autres pensées que celles qui excitent en lui la lumière de la foi, et que, d'autre part, sa volonté est déjà tellement résignée, que les actes d'amour dont elle est la source sont ordonnés à Dieu seul. Le deuxième est que, une fois accomplies les œuvres externes qui l'occupaient, son entendement et sa volonté se tournent vers Dieu sur le champ et avec aisance. Le troisième signe est que, sitôt entré en prière, il oublie toutes choses, comme s'il ne les avait jamais vues ni traitées. Le quatrième est qu'il se comporte à l'égard des choses externes comme s'il entrait en novice dans le monde, craignant d'en affronter les intrigues, pour lesquelles il nourrit une horreur spontanée, sauf quand l'oblige la charité.

Cette âme est déjà libérée du monde extérieur et pénètre avec aisance dans la solitude intérieure, où elle voit Dieu seul et elle-même en Dieu, qu'elle aime dans la quiétude, dans la paix et un amour vrai. Là, en son centre intime, se trouve le Seigneur qui lui parle amoureusement et lui révèle un nouveau Royaume : la paix et l'allégresse véritables.

Même si elle soutient des combats extérieurs, cette âme spirituelle, détachée, recueillie, garde intacte sa paix intérieure, car les tempêtes ne parviennent jamais jusqu'à son ciel intérieur, où réside le pur et parfait amour. En effet, s'il lui arrive de se voir dépouillée, délaissée, assaillie, désolée, ce n'est que fureur de la bourrasque qui menace du dehors.

Cet amour intime produit quatre effets. Le premier s'appelle « illumination» : c'est une connaissance savoureuse et expérimentale de la grandeur de Dieu, et de son propre néant. Le deuxième est « l'embrasement », qui est un amour enflammé et un désir de s'embraser, comme la salamandre, dans le feu de l'amour de Dieu. Le troisième est la « suavité », qui est une jouissance paisible, joyeuse, douce et intime. Le quatrième est le ravissement de nos facultés en Dieu, facultés que le Seigneur tient abîmées et absorbées en Lui au point que l'âme ne peut ni chercher, ni désirer, ni vouloir autre chose que le Bien souverain et infini.

De cette plénitude totale naissent deux effets. Le premier est un grand courage à souffrir pour Dieu. le second est l'espérance certaine ou la conviction que jamais l'âme ne perdra Dieu ni ne se séparera de Lui.

C'est là, dans cette retraite intérieure, que Jésus notre bien-aimé a son paradis, auquel nous pouvons accéder tout en étant vivant sur cette terre. Et désires-tu savoir qui est Irrésistiblement conduit à cette retraite intérieure en Dieu avec une simplicité toute lumineuse? Je te dirai que c'est celui qui, dans l'adversité, la désolation spirituelle et le défaut du nécessaire, demeure ferme et inébranlable. Ces âmes constantes et intérieures sont dépouillées de toute chose extérieure et totalement livrées à Dieu, qu'elles contemplent de façon continuelle. Elles n'ont aucune tache, elles vivent en Dieu et de Dieu même ; elles resplendissent plus que mille soleils ; aimées du Fils, elles sont les filles chéries du Père, les épouses choisies de l'Esprit-Saint.

 Selon ce que dit saint Thomas dans un opuscule, on reconnaît l'esprit purifié à trois signes. Le premier est l'application ou force de l'âme qui rejette toute négli­gence et paresse pour se disposer, avec sollicitude et confiance, à cultiver soigneusement les vertus. Le deuxième est la sévérité, force de l'âme contre la concu­piscence, accompagnée d'un amour ardent des choses rudes et méprisables et de la sainte pauvreté. La troisième est la bienveillante douceur de l'âme qui chasse toute rancœur, jalousie, aversion et haine du prochain.

Tant que l'esprit ne sera pas assaini,et les affections purifiées, la mémoire dépouillée, l'entendement éclairé et la volonté reniée et embrasée, jamais l'âme n'arrivera à l'union intime et aimante avec Dieu. En effet, comme l'esprit de Dieu est par excellence pureté, lumière et quiétude, sont requises, dans l'âme où il doit demeurer, grande pureté, paix, attention et quiétude. Finalement, le précieux don de l'esprit assaini revient seulement à ceux qui cherchent l'amour avec une application continue, et qui se tiennent et désirent être tenus pour les êtres les plus vils au monde.

 

On peut acquérir la Science et elle ne fait de découvertes que dans la nature; on ne peut acquérir la Sagesse divine, qui est inspirée et qui nous amène à la connaissance de la Bonté de Dieu. La Science recherche des connaissances qu'on n'obtient pas sans travail et sans effort, la Sagesse voudrait ignorer même qu'elle sait, et cependant elle comprend tout. Les savants vivent dans la connaissance des choses du monde, les Sages demeurent abîmés en Dieu.

 

Chapitre XVII

La Véritable Sagesse Divine.

La véritable sagesse! est une connaissance intellectuelle et infuse des perfections divines et des choses éternelles. On doit l’appeler méditation plutôt que spéculation. La science s'acquiert et permet d'avoir une connaissance de la nature. La sagesse, elle, est infuse et permet d'avoir une connaissance de la bonté divine. La science veut connaître ce qui n'est compris qu'avec peine et fatigue; la sagesse désire tout autant ignorer que connaître, bien qu'elle comprenne toute chose. En un  mot, les hommes qui sont scientifiques s'entretiennent dans la connaissance des choses de ce monde, tandis que les sages vivent immergés en Dieu Lui-même.

Chez le Sage, la raison illuminée est une élévation simple et sublime de l'esprit; et c'est avec une vision nette qu'il considère tout ce qui est au-dessous de lui, et ce qui concerne sa vie et sa manière d'être. C'est cette élévation qui rend l'âme simple, lumineuse, égale, spirituelle, toute recueillie en soi et détachée de toutes les créatures. Le cœur des êtres humbles et doux est transformé par la raison illuminée dans une paisible violence, il est alors rempli d'une paix et d'une sérénité sans mesure. Finalement le Sage dit à son sujet qu'elle lui a apporté tous les biens qui allaient de conserve avec elle.

Tu doit savoir que l'opinion d'autrui gouverne la plupart des hommes, et leur jugement se base sur leur imagination et leur sens. Le Sage, lui, n'établit son jugement que sur la vérité absolue, qui demeure en lui, et qui fait qu'il entend tout, qu'il conçoit tout, qu'il pénètre tout, puisqu'il s'élève au-dessus de tout ce qui est, au-dessus de lui-même.

Le Sage agit beaucoup et parle peu.

On apprécie la sagesse dans les œuvres et les paroles du sage. En effet, puisque le sage est parfaitement maître toutes ses passions, ses mouvements et affections, il se répand dans toutes ses œuvres comme une eau tranquille et agréable, sur laquelle brille la sagesse avec éclat.

La connaissance des vérités mystiques reste cachée et inconnue aux hommes purement scholastiques qui ne sont pas humbles, parce que c'est la science des saints. Et celle-ci ne se manifeste qu'à ceux qui aiment de tous leurs coeurs et recherchent le reniement d'eux-mêmes. Par conséquent les âmes qui, ayant adopté cette voie, en sont arrivées au pur mysticisme et à la véritable humilité, pénètrent jusqu'à la plus profonde connaissance de la divinité; et plus les hommes vivent sensuellement selon la chair et le sang, plus grande est la science qui les séparent de la science mystique.

La Sagesse divine règne rarement dans le cœur de ceux qui se plaisent aux spéculations de la science humaine; mais lorsque la sagesse et la science se trouvent réunies, c'est une rencontre merveilleuse. Les savants que la miséricorde du Seigneur a rendus mystiques sont dignes en vérité de vénération et de louanges.

C'est d'une manière passive, plutôt qu'active, que les mystiques et les Sages agissent dans le monde, et cela leur est une mort très cruelle, mais cependant toute leur vie est dirigée avec mesure et avec prudence.

Les sermons des enseignants qui veulent l’Esprit bien qu’ils sont  remplies de divers récits imaginaires, de descriptions élégantes, de discours subtils et de citations exquises, sont encore très loin d’être la parole de Dieu, mais plutôt des paroles d’hommes, plaquées de faux or. Ces prédicateurs corrompent les chrétiens, les nourrissant de vent et d'illusion ; aussi, les uns et les autres restent-ils vides de Dieu.

Ces enseignants nourrissent leurs auditeurs de subtilités venimeuses, en leurs donnant des pierres pour du pain, des feuilles pour des fruits, et en guise de véritables aliments, un peu de terre insipide mêlée de miel empoisonné. Ce sont ceux-là qui recherchent les honneurs, les applaudissements, qui se forgent eux-mêmes des réputations idoles, au lieu de rechercher la gloire de Dieu et l’édification spirituel pour l’homme.

Ceux qui prêchent avec zèle et font du bien à leurs auditeurs prêchent Dieu. Ceux qui parlent sans être animés de ce zèle ne se prêchent qu'eux-mêmes. Ceux qui enseignent la parole de Dieu, poussés par Son Esprit, l'impriment dans le fond des cœurs, tandis que la voix des autres ne parvient qu'aux oreilles.

Ce n'est pas dans le fait de donner un enseignement, mais dans la pratique de cet enseignement que consiste la perfection. Car la connaissance de beaucoup de vérités ne rend ni plus saint ni plus sage, on ne le devient qu'en les mettant en pratique.

Vous savez que la Sagesse divine engendre toujours l'humilité, et la science acquise, amène l'orgueil.

La sainteté ne consiste pas à se former de subtils et profondes conceptions des connaissances et des attributs de Dieu, mais à L'amour et au renoncement de soi-même. C'est pourquoi cette vertu se trouve plus fréquemment chez les simples et les ignorants que chez les savants. Que d'humbles femmes sont pauvres en science, mais sont riches en amour pour Dieu! Combien de théologiens, qui s'enorgueillissent de leur fausse sagesse, sont dépouillés de véritable lumière et de charité !

Souvenez-vous que, pour bien parler, il faut le faire en disciple et non en maître. Voyez donc comme un plus grand honneur d'être traités d'ignorants que de sages et d'âmes éclairées.

Les savants qui recherchent les spéculations intellectuelles ont quelques étincelles de la lumière céleste, cependant cette clarté ne vient pas du centre de la Divine Sagesse qui exècre comme la mort l'imagination et les raisonnements de la pensée. Un peu de science est un obstacle à l'invincible, à l'éternelle, à la profonde, pure, simple et véritable sagesse.

Chapitre XVIII

La Véritable Sagesse Divine.
(La suite.)

Deux voies mènent à la connaissance de Dieu. L'une est indirecte, l'autre est courte, La premiere est appelée la spéculation, la seconde c'est la méditation. Les doctes qui s'élèvent vers Dieu suivent la première et s'efforcent de L'aimer de leur mieux par la douceur sensible de leurs raisonnements pleins de science. Nul de ceux qui marchent dans cette route, qu'on peut appeler la voie scolastique, ne pénètre par son moyen dans la voie mystique. Nul d'entre eux ne peut atteindre à l'Union excellente, à la transformation, à la simplicité, à la lumière, à la paix, au calme, et à l'amour que connaissent ceux que la grâce a conduits dans la voie intérieure de la méditation.

Ces doctes scolastiques ne connaissent pas l'Esprit, ne savent pas ce que c'est que de se perdre en Dieu; ils n'ont jamais goûté, dans le fond de leur âme où Dieu règne, la douce et délicieuse ambroisie qu'Il accorde avec une abondance incroyable. Il en est de même qui condamnent la science mystique parce qu'ils n'en comprennent rien.

Si un théologien ne goûte pas la douceur de la contemplation, c'est qu'il n'entre pas par la porte que saint Paul a désignée en disant : Si quelqu'un d'entre vous croit être sage, qu'il devienne fou afin d'être sage. C'est-à-dire qu'il doit s'humilier lui-même en s'estimant plein d'ignorance.

C'est une règle générale et même une maxime de la théologie mystique, qu'il faut connaître la pratique avant la théorie et ressentir les effets spirituels de la contemplation mystique par l’exercice, avant la recherche de la connaissance et de prétendre en acquérir la pleine intelligence.

La science mystique est d'ordinaire le propres des humbles et des simples d'esprit, mais les savants peuvent y prétendre, si, au lieu de se chercher eux-mêmes, au lieu d'élever bien haut leur fausse science, ils en tenaient aussi peu compte que s'ils ne la possédaient pas. Il devraient alors ne s'en servir que dans les occasions importantes, pour prêcher ou pour discuter, rendus ensuite attentifs à la seule méditation de Dieu, méditation parfaite toute dénuée de formes d'images et de pensées.

Toute étude qui n'a pas pour unique but la gloire de Dieu, est un chemin rapide vers l'Enfer, non à cause de l'étude elle-même, mais à cause du vent d'orgueil qui en est le motif. Hélas ! n’est-ce pas misérable que la plupart des savants du temps présent n'étudient que pour satisfaire une curiosité insatiable?

Beaucoup d'âmes cherchent Dieu et ne Le trouvent pas, parce qu'elles, Le cherchent plus par curiosité que dans une intention sincère, droite et pure; elles désirent les récomforts spirituelles plus que le Seigneur Lui-même, et c'est pourquoi elles ne trouvent ni Dieu ni récomforts.

Celui qui ne recherche pas un total renoncement de soi-même n'est pas vraiment détaché et ne saurait être ouvert aux vérités et aux lumières du Saint-Esprit. Pour tendre à la connaissance de la Science Mystique, il ne faut se mêler que des choses où notre devoir nous appelle et encore avec beaucoup de prudence !